"Et il y a même une baignoire!", m'exclamai-je souvent quand je parle à mes amis du nouvel appartement dans lequel je suis sur le point d'emménager. La cuisine, le salon et la chambre, je les décris très vite. Mais la baignoire de la salle de bains, c'est une information capitale. Ce qui suit est une description de ma future baignoire : suffisamment longue et large pour m'y plonger entièrement, avec une petite armoire à portée de main pour y étaler ma collection de bombes de bain moussant Lush de toutes les couleurs. Même mon ordinateur portable y a sa place, afin de toujours pouvoir accéder à ma playlist sur Spotify, portant le titre judicieux dethank you for soaking. Mes interlocuteurs hochent la tête l'air admiratif et nous enchaînons d'emblée sur des histoires d'horreur de cabines de douches étroites dans des kots étudiants miteux, de formes de moisissures contre les murs en carrelage, de voleurs de shampoing anonymes et d'invités à huit pattes indésirables.

Lors de ma recherche d'un nouvel appartement à louer, un critère était très clair : il faut qu'il y ait une baignoire et il y en auraune. Pas un défi simple, bien sûr.Un appartement a beau être idéal - bel emplacement, parquet, belle luminosité et à deux pas d'une bonne boulangerie - l'absence de baignoire était un critère de refus absolu. Cela m'a contrainte à partir toute penaude, bredouillant que j'allais reprendre contact.La raison pour laquelle la baignoire était un must est presque aussi évidente questéréotype: c'est pour moi le lieu idéal pour me détendre.Le fait qu'un bain soit bon pour la santé et recommandé dès les premiers signes de refroidissement n'est pas illogique : un bain chaud ouvre les pores de la peau et vous aide à éliminer les toxines. Vous détendez en outre vos muscles, ce qui soulage particul!ièrement en cas de fièvre.Mais pardessus tout, un bain m'aide à me calmer après une journée stressante et éprouvante.

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Un bain vous permet d'échapper à la pression écrasante du train-train quotidien

J'accorde dès lors temps et attention au rituel du bain.Non que, à l'instar deBeyoncé, je prenne un bain à bulles dans du champagne Armand de Brignac, des bouteilles qui, pour une personne moyenne, valent rapidement le prix d'un demi-loyer. Pourtant, je suis capable, avec une dévotion quasi religieuse, de partiren quête des bons produits, de la musique et des bâtons d'encens parfaits, afin de rendre mon expérience du bain plus intense.Un bon livre ne fait jamais défaut, et il n'est pas rare qu'un verre de vin blanc bien rempli fasse partie de l'ensemble. Parfois, je construis des châteaux de mousse, comme si j'étais à nouveau un enfant. Sans pitié, je débranche mon téléphone. Contente. A l'abri. A mon aise. Rassurée et en sécurité. Je considère le bain comme un luxe, une récompense après une longue journée. Je ne suis pas la seule. L'agence immobilière se montre compréhensive lorsque j'avoue finalement ne vouloir visiter que des biens immobiliers avec baignoire. "Cette demande, nous la recevons de plus en plus", souligne l'agent immobilier. Je ne sais pas dans quelle mesure elle dit cela pour m'endormir avec un beau discours de vendeuse mais je me joins volontier à ses propos. "Le bain devient très populaire. Signe des temps, si vous me demandez mon avis", évoque-t-elle encore. Là, elle marque probablement un point . A une époque où chacun est constamment plongé dans une vie trépidante, un bain chaud et apaisant, avec des huiles aux odeurs idoines et du bain mousse qui émoustille les sens, est presque devenu un ultime symbole de luxe.

Sanctuaire

Il en a du reste toujours été ainsi, souligne l'historienne de l'artFrançoise de Bonneville dansLe livre du bain: "Bien que la salle de bain séparée telle que nous la connaissons aujourd'hui n'existe que depuis un siècle ou deux, dans les cultures anciennes, les bains publics n'avaient pas seulement une fonction hygiénique, mais également sensuelle et hédoniste.Il y a déjà plus de deuxmille ans, tant en Extrême-Orient qu'en Occident, les bains et les douches étaient davantage que simplement une nécessité pratique.Prendre un bain est devenu un rituel et un sanctuaire."

La plus fanatique des glorificatrices du bain comme sanctuaire, de nos jours, est probablement la star de télé américaineOprah Winfrey. Elle revendique explicitement le bain comme un produit de luxe pour les femmes, comme leur plaisir ultime et mérité. "Quiconque lit régulièrement mon éditorial sait que le bain est mon hobby. J'en apprécie l'expérience. Cela réjouit mes sens et m'aide à me détendre", écrit la magnat de la télé dans un récent numéro deO, son propre magazine. "Ma possession la plus précieuse est une baignoire faite sur mesure, taillée à la main dans un morceau d'onyx par des tailleurs de pierre italiens ."

'La douche, c'est masculin. Le bain est féminin. La plupart des hommes se baignent donc en privé et n'en parlent pas'

© Getty Images/iStockphoto

Décadent ? Bien sûr. Mais pour bien des gens, enviable. Non dans un souci de richesse, mais en raison de la vertu du bain comme élément apte à vous aider à échapper de la pression écrasante du train-train quotidien. L'auteure britannique Virginia Woolf soulignait déjà l'importance pour les femmes d'avoir une chambre à soi. Woolf l'envisage bien sûr différemment, mais il y a quelque chose à dire à propos du bain comme 'chambre à soi' : les femmes consacrent tous les autres espaces de leur vie au travail ou aux relations. Le bain est une ultime lueur d'espoir dans la lutte contre le stress d'une société exigeant toujours davantage de notre vie.

Sarah (36), une jeune mère célibataire, raconte comment, précisément pour ces motifs, elle profite encore davantage d'un bain : "Honnêtement ? Mon bain quotidien est le meilleur moment de la journée. Quand les enfants sont au lit, les tartines préparées pour le lendemain et mon agenda vide, je peux entièrement succomber à un bain. C'est un moment où je suis seule avec mes pensées et mon corps. Je me sens délicieusement en apesanteur et je ne suis sollicitée ni par mes employeurs ni par la famille. Après la naissance de mon deuxième fils, j'ai eu une grave dépression postnatale. C'est aussi la période à laquelle je me suis soudainement mise à prendre un bain très souvent. Aujourd'hui, tout va mieux, mais cette habitude est restée.

Bon pour le moral

Etrange, ce ne l'est pas. Selon des chercheurs de l'université américaine de Yale, le bain a une influence positive sur notre tranquillité d'esprit. Ils le recommandent aux personnes souffrant de problèmes mentaux. Yale a réalisé diverses études en la matière. Une première étude a abouti à la conclusion que les personnes souffrant de solitude chronique utilisent un bain chaud comme substitut à la chaleur émotionnelle. Une deuxième étude a démontré que le froid physique peut être causé par des sentiments d'isolement. Une troisième a prouvé que le besoin de convivialité ou de bien-être émotionnel, causé par des souvenirs de rejet dans le passé, peut être allégé au moyen de chaleur physique. Un bain donc. Ce comportement se manifeste toutefois de manière inconsciente. Les chercheurs ont pu conclure que la perception d'une personne qui prend un bain pendant longtemps est particulièrement positive : ce sont des personnes agréables et heureuses.

Autre aspect important : un bain vous enveloppe de chaleur et vous isole un moment du reste de la société qui galope cruellement. Vous cornez la page d'un livre ou vous écoutez en boucle la version acoustique d'un album pop à succès. C'est prendre du temps pour soi-même dans un monde qui le permet encore tellement peu. Il en va de même pour ma personne : le bain est l'unique lieu où je ne peux rien faire d'autre. Mieux encore, c'est l'endroit où je trouve des idées neuves et fraîches lorsque je ne parviens plus à imaginer quoi que ce soit d'innovant. Un sérum pour résoudre des problèmes, dirons nous. Je m'octroie la permission de tout réaligner. Et je ne parle pas seulement des flacons de gel douche triés par ordre alphabétique.

Dans la culture populaire, le bain est également salué comme une manière de réfléchir un moment à tout. L'incarnation de cette méthode est sans nulle doute Julia Roberts. DansPretty Woman, nous la voyons immergée dans un chateau de mousse de bain en écoutantKiss dePrince (encore sur un magnifique walkman), heureuse en sachant queRichard Gereprendra soin d'elle. DansNotting Hill, elle plonge son beau corps dans l'eau, après que, dans le quartier réputé de Londres, un scandale sexuel échappe à la presse mondiale, dans la maison derrière la porte bleue. DansEat, Pray, Love, elle fuit un mariage malheureux et son premier souci est l'état de sa baignoire dans sa nouvelle demeure italienne.

'La douche, c'est masculin. Le bain est féminin. La plupart des hommes se baignent donc en privé et n'en parlent pas'

© Getty Images/iStockphoto

Mais qu'en est-il des hommes ? Apprécient-ils aussi un bon bain ? L'idée selon laquelle prendre un bain est surtout une affaire de femme a hélas toujours pignon sur rue. A titre d'illustration : dansFriends,la populaire sitcom des années nonante, il y a même un épisode entier consacré à Chandler qui cache être un amateur du bain. DansThe One Where Chandler Takes a Bath,l'acteurMatthew Perry, qui joue le rôle de Chandler, considère : "Il est difficile de se préoccuper des autres quand vous êtes aussi détendu." Dans un article pourThe Observer,l'auteurSpencer Morgan se prononce en faveur des hommes qui aiment prendre un bain. "Pourquoi les femmes sont-elles depuis longtemps capables de profiter d'un bain alors que les hommes préfèrent garder ce type de plaisir secret ? Un certain tabou plane encore sur la discussion ouverte à propos des rituels liés au bain, chez les hommes", prétend Morgan. "C'était quand, la dernière fois que vous avez entendu un collègue masculin dire : "Désolé, je suis en retard. Je devais encore vite prendre un bain" ? Non, une douche, c'est dur et masculin. Un bain, c'est féminin. La plupart des hommes se baignent dès lors en privé et n'en parlent pas."

Honte inutile

Mais est-ce bien vrai ? J'ai d'emblée mes réserves quant aux mots de Morgan.Je connais suffisamment de femmes qui préfèrent une douche rapide au bain, qui ont horreur de s'asseoir 'dans leur propre saleté' et répugnent l'inévitable peau toute fripée qui résulte d'un long bain.Cela semble donc un non-sens de décrire le bain comme une affaire purement féminine. Quand je demande à mes amis masculins si eux aussi sont capables apprécier un bain, la réponse est souvent prudemment positive. "Je dois admettre qu'en certaines compagnies, je n'aurai pas facile à en parler, mais cela dit davantage sur eux que sur moi", me confie l'un d'eux.La plupart des hommes n'hésitent toutefois pas à répondre : "Ma virilité ne dépend pas de mes habitudes liées au bain."

Jelle (29) le qualifie de lieu idéal pour bien travailler : "Je m'installe avec une table au-dessus de ma baignoire et je tape ensuite mes rapports. Cela semble dangereux, mais j'ai conçu une construction solide." EtAmin (27) raconte en riant qu'il a déjà convaincu ses amis : "Au début, ils en plaisantaient quelque peu, mais à présent nous nous échangeons déjà des conseils. C'est bien car j'ai toujours trouvé cela absurde de devoir m'en excuser."Steven (41) en rit également : "Cela n'a tout de même absolument rien à voir avec les rôles des genres ? J'aime prendre un bain. Je peux parfois passer des heures dans la baignoire avec un bon film. Et je n'en suis absolument pas honteux. Pourquoi le serais-je ?"

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Une douche, c'est dur et masculin. Un bain, c'est féminin. La plupart des hommes se baignent donc en privé et n'en parlent pas.

En effet, pourquoi les hommes devraient-ils en avoir honte ? C'est absurde de catégoriser le bain de phénomène lié au genre. Le besoin de se détendre ou de ralentir n'est pas intrinsèquement féminin ou masculin, mais une aspiration universelle. Cela peut s'exprimer de diverses manières, notamment par un bon bain. Moins les bougies, en général. Elles sont agréables mais la sécurité prime. Mon nouveau propriétaire peut dormir sur ses deux oreilles.