Voilà dix ans que Tim Coppens a élu domicile à Big Apple. " J'ai découvert cette ville pour la première fois lorsque j'étais étudiant à l'Académie d'Anvers. J'étais en deuxième année et ce fut une révélation : c'était l'endroit où je me voyais vivre ; je me suis juré que j'y reviendrais ", raconte-t-il... C'est néanmoins à Florence que nous retrouvons le créateur en janvier dernier. L'homme est cette saison l'invité d'honneur du salon Pitti Uomo, l'un des lieux de rencontre les plus importants au monde pour les professionnels du secteur de la mode masculine.

Le soir même, il défile pour la première fois en Europe à l'Ippodromo del Visarno, après avoir privilégié durant cinq ans la Fashion Week new-yorkaise. Sa collection automne-hiver 17-18, à la fois brute et très tendance, s'inspire en partie de Mad Max. On y retrouve aussi des références au sportswear, à la couture italienne et à la culture du skate, sa passion.

Le prodige belge de la mode Tim Coppens: 'J'étais clairement plus intéressé par le skateboard'

© Tim Coppens

Le créateur profite également de sa présence en Italie pour présenter son premier livre, réalisé en collaboration avec une société belge experte en marbre, Van Den Weghe. " C'est une sorte de carnet de croquis. Je souhaitais montrer la façon dont une collection prend vie et raconter l'histoire de ma marque ", explique-t-il. Le spécialiste de la pierre naturelle a aussi réalisé des coussinets de protection minéraux pour les genoux et les coudes des skaters et des fans de BMX, qui faisaient partie intégrante du show florentin. Des produits exclusivement réservés à cette présentation, le matériau utilisé étant trop fin et trop fragile que pour être proposé à la vente.

A 41 ans, Tim Coppens affiche toujours une silhouette de skater - jeans noir, chemise à carreaux - et passe en permanence du néerlandais à l'anglais ou l'inverse. Mais dans le monde de la mode, il reste un Belge pure souche. Ce qui, dans le vocabulaire modeux, signifie être à la fois décalé, radical, innovant... mais humble.

D'où vous vient cette passion pour le skate-board ?

A l'Académie, je n'étais pas le plus assidu. La mode m'intéressait, bien entendu, mais je ne voulais pas vivre exclusivement pour elle. Pendant mes quatre années à Anvers, j'étais plus passionné par le skate, en fait. Mes amis étaient des skaters, pas vraiment ceux qui étudiaient avec moi (NDLR : Tim Coppens, qui a terminé ses études en présentant une collection Femme, faisait partie de la promotion de Kris Van Assche, Bernhard Willhelm et Haider Ackermann ). C'est amusant car les univers du skate et du streetwear sont désormais tendance alors qu'ils étaient plutôt méprisés dans le milieu fashion auparavant. Il y avait un mur entre les deux : il s'agissait de mondes opposés alors qu'ils forment désormais un tout.

Vous avez néanmoins fait vos débuts dans le sportswear...

Mon premier job auprès d'une grande entreprise était chez Adidas à Herzogenaurach, en Allemagne. J'y créais des vêtements de sport et je cherchais des façons d'intégrer des éléments fonctionnels dans des tenues du quotidien. Mais je pense que ce concept était un peu trop en avance sur son temps : les idées que j'avais il y a quinze ans seraient nettement plus pertinentes aujourd'hui.

C'est ce qui vous a poussé à traverser l'Atlantique ?

J'étais attiré par l'éclectisme de New York, la façon dont, là-bas, les gens osaient combiner différents styles. Un pantalon de training Adidas associé à un veston cool... C'est une ville qui a de l'attitude. Je voulais néanmoins sortir du créneau sportswear qui, à l'époque, ne faisait pas très bon genre sur un CV. On vous considère doué pour ce secteur et vous voilà contraint de créer des maillots de foot toute votre vie. Je n'aimais pas cette idée.

Vous avez donc rejoint Ralph Lauren aux Etats-Unis...

Ce n'était peut-être pas la marque la plus new-yorkaise mais j'y ai appris beaucoup de choses. C'est une entreprise énorme. J'ai du respect pour ce que cet homme a bâti. Travailler là-bas fut une bonne école. Cette marque va bien au-delà du simple tee-shirt avec le logo d'un joueur de polo. Cela semble plus clair aujourd'hui mais, à ce moment-là, on ne voyait que ces polos en Europe. Sur la scène skate, Ralph Lauren était alors très populaire, au même titre que Tommy Hilfiger. Leur style faisait écho à ce qui dominait alors à Big Apple : le hip-hop et les labels de streetwear comme Supreme. Je trouvais cela fascinant. Pour la griffe, je gérais RLX, leur ligne athlétique. Ce n'était pas un gros business, surtout au début. Ralph avait eu l'idée de lancer cette gamme car il possédait une villa de vacances et ne trouvait pas de tenue à son goût pour pratiquer le vélo. Je déteste le terme athleisure, mais RXL était un précurseur de cette tendance. Mais cette collection distincte n'existe plus maintenant.

Tim Coppens est-elle une marque américaine ?

L'Amérique est un grand pays. C'est plutôt un label new-yorkais, aux racines européennes prononcées. Ce lien avec le Vieux Continent est essentiel car il s'agit de deux univers très différents. Même si, grâce aux réseaux sociaux, tout le monde est désormais interconnecté.

Le prodige belge de la mode Tim Coppens: 'J'étais clairement plus intéressé par le skateboard'

© Tim Coppens

En quoi les USA sont-ils différents de l'Europe ?

Il s'agit surtout d'une façon de penser autrement. A New York, on ne réfléchit pas de la même manière qu'à Paris. Nous travaillons essentiellement avec des fabricants européens et nous communiquons différemment avec eux qu'avec des entreprises américaines. La culture est tout autre. Mais cela n'a pas d'importance. Il faut juste apprendre à en tenir compte. Chez Ralph Lauren, j'étais impressionné au début par le nombre important de mails envoyés, par la quantité de personnes en copie, etc. Mais j'ai fini par m'y faire. Parfois, la façon dont les Américains regardent les Européens, et vice versa, est restrictive.

Donald Trump ne vous a-t-il pas encore demandé de produire en Amérique ?

Nous ne serions pas d'accord de le faire. Le denim et les tee-shirts US sont incroyables. Les fabricants possèdent de bonnes matières premières pour les concevoir. Mais ma collection a besoin d'autre chose. Les Américains n'ont pas le feeling pour ce type de produits. C'est pourquoi je veux continuer à produire en Europe.

Vous n'êtes néanmoins pas très présent chez nous...

Nous n'avons pas encore vraiment bossé sur l'Europe. Durant la Fashion Week parisienne, nous avons un showroom pour la vente aux boutiques, mais notre visibilité reste très limitée. Nous défilons surtout lors de la Fashion Week new-yorkaise et notre bureau de presse se focalise sur les Etats-Unis. Mais il y a de belles opportunités pour nous en Europe. Nous aimerions construire quelque chose là-bas. Et ce défilé à Florence nous permet de présenter notre griffe à des personnes qui ne la connaissent pas.

Vous êtes depuis peu le directeur créatif du géant du sportswear Under Armour, pour lequel vous créez la ligne UAS. Cela s'inscrit-il dans l'esprit de ce que vous faisiez avant chez Adidas ?

Non, il s'agit d'une gamme plus lifestyle. Chez Adidas, l'accent était davantage mis sur la fonctionnalité. UAS est la ligne haut de gamme de la marque. Ces vêtements sont actuellement uniquement en vente aux Etats-Unis. La perception d'Under Armour est toujours très athlétique mais nous sommes sur la bonne voie pour faire évoluer cela. En septembre dernier, nous avons défilé pour la première fois. A terme, nous devrions même avoir nos boutiques.

Et comment imaginez-vous les enseignes à votre nom ?

J'aime l'architecture et les matériaux tels que le béton et le marbre. Si je réfléchis à ma propre boutique - il n'existe actuellement pas de plans concrets - et la façon dont celle-ci devrait être aménagée, je vois un style industriel. Le marbre peut à la fois être brut et raffiné. Ce contraste est également la marque de fabrique de mes vêtements.

Comment voyez-vous évoluer la mode masculine ?

Elle part dans toutes les directions. Si vous observez les hommes présents autour de nous (NDLR : l'interview se déroulait dans le hall d'entrée de l'hôtel Mirage), ils proviennent d'un peu partout. Ils ne vivent pas tous dans une seule et même ville, avec une vision bien spécifique. Ils voyagent à travers le monde. Mon premier trip à New York était à l'époque toute une histoire. Les jeunes d'aujourd'hui sont quant à eux déjà allés aux Etats-Unis, à Dubai, à Tokyo... Leurs influences sont diverses. J'ai personnellement grandi dans une bulle. La génération actuelle est beaucoup plus éclectique. Et il y a de la place pour ma vision également. Le vestiaire des hommes est moins uniforme qu'auparavant.

Par Jesse Brouns