En réalité, le soutien d'acteurs bancaires classiques montre que le crowdfunding n'est pas à considérer comme une solution de remplacement, venant débouter les acteurs classiques de leur monopole, mais plutôt comme une nouvelle réponse à celles déjà existantes.

Au stade actuel, le crowdfunding s'intéresse à un marché délaissé par le système bancaire (c'est une solution pour des projets jugés trop petits et/ou trop risqués pour les banques), donc il lui est complémentaire. Il ne s'agit pas d'une alternative à l'épargne classique et au secteur bancaire.

En outre, le financement participatif marche allègrement sur les plates-bandes des institutions de crédit. Ainsi, pour éviter l'aventure malheureuse (des investisseurs mécontents ont intenté une class action) de Prosper aux États-Unis, les plateformes de prêts cherchent à présenter uniquement des entreprises en bonne santé économique qui pourraient théoriquement passer les tests des banques. Or ces entreprises ont déjà un accès favorisé auprès des organismes de crédit. Ce ne sont pas à ces entreprises qu'il faut porter secours. On se trompe de cible.

Si le financement participatif connaît une croissance fulgurante, il reste toutefois un phénomène marginal et ne représente qu'environ 1% du volume global de tous les financements traditionnels (banques, assurances, fonds communs de placement, etc.) dans l'ensemble de l'économie.

Dès lors, peut-on, à l'instar de certains journalistes financiers, décrire l'épiphénomène comme un "mouvement de société" ? Ou ne faudrait-il pas plutôt le qualifier plus humblement d'évolution du love money et de l'industrie bancaire surfant tous les deux sur l'envolée technologique ?

Si le financement participatif connaît une croissance fulgurante, il reste toutefois un phénomène marginal et ne représente qu'environ 1% du volume global de tous les financements traditionnels dans l'ensemble de l'économie.

Le crowdfunding (surtout l'equity based crowdfunding) s'apparente à un système de love money amélioré ("lovefunding") puisque l'essentiel de l'argent provient de la famille, des amis, des connaissances, pas de la foule (le grand public, les micro-investisseurs lambda, les bienfaiteurs anonymes, les mécènes inconnus).

Des études récentes montrent que la "foule" est essentiellement constituée par des proches du porteur de projet. L'une d'elles, publiée en 2017 et menée en Amérique du Nord sur un échantillon de 173 personnes a fait apparaître que nombre de projets de crowdfunding culturels étaient financés par le réseau d'interconnaissance du porteur de projet (famille, amis, connaissances). Certains exemples faisant apparaître jusqu'à 90 % de ce financement, y compris pour des projets d'envergure moyenne (entre 10 000 et 20 000 dollars). Les porteurs de projet interrogés lors de cette étude disent être souvent surpris que les fonds viennent quasiment uniquement de ce cercle de proches, regrettant d'avoir dû faire assumer le coût d'un tel projet uniquement à la famille et aux amis. (Davidson & Poor, 2017).

La plateforme française KissKissBankBank assume son rôle d' "amplificateur" de love money puisqu'elle reconnaît que la quasi-totalité des fonds levés par les porteurs de projets le sont auprès de leurs proches, soit auprès d'un cercle restreint de connaissances. Seulement 1 % des contributions proviennent de la communauté du site internet.

Nombreux sont les discours très enthousiastes qui mettent en avant la nouveauté mais aussi l'importance prochaine du crowdfunding (sur nos pratiques financières de tous les jours) et pourtant celui-ci s'apparente à des systèmes de financement existants, parfois depuis longtemps. Illustrons par quelques exemples (inspirés de l'étude de J. Vachet : "Le crowdfunding : mutation ou mirage pour l'entrepreneuriat ?") l'antériorité du financement participatif :

Le premier emprunt tontinier fut finalement créé en 1689 par Pontchartrain pour aider au financement de la guerre contre la ligue d'Augsbourg.

John Law fonde la Compagnie perpétuelle des Indes en 1719 par souscription publique. La compagnie émet des actions dont les intérêts sont payables en billets de la Banque royale, laquelle possède une part importante du capital de ladite compagnie.

Mozart avait régulièrement recours à la souscription pour assurer la production de représentations, notamment ses concertos avec en récompense une très belle copie supervisée par le compositeur lui-même.

En Angleterre, de nombreux ouvrages, dont ceux de Jane Austen (1775 -1817), ont été publiés grâce à la souscription d'amateurs. Avant de lancer l'impression d'un livre, des prospectus étaient distribués, proposant de participer au coût d'édition en échange de l'ouvrage imprimé et de remerciements (sur la couverture, invitations aux événements). Ce fut à cette époque, pour l'industrie de l'édition, un moyen de tester de nouveaux modèles et de faire assumer le risque d'échec non pas à une seule entreprise mais à une multitude d'individus.

De même aux États-Unis, les romans de Mark Twain (1835 -1910) dont le célèbre roman Tom Sawyer, furent financés par souscription. Ce modèle devint répandu après la Guerre de Sécession aux États-Unis.

La construction de la Statue de la Liberté, débutée en 1876, est un autre exemple typique du système de souscription. En France, une campagne fut organisée via une large promotion qui a duré cinq années. Aux États-Unis, l'organisme American Committee of the Statue of Liberty fut en charge de la collecte des fonds du socle, le Congrès américain et Grover Cleveland, le gouverneur de L'État de New York, ayant refusé d'utiliser des fonds publics pour sa réalisation. Alors que d'autres villes américaines se proposaient de racheter la statue, Joseph Pulitzer décida de lancer une campagne de souscription dans son journal, le New York World. En cinq mois, 101 091 dollars furent récoltés grâce à l'apport de 160 000 contributeurs ayant, pour plus des trois quarts, donné moins d'un dollar.

Ainsi, les tontines revivent aujourd'hui dans un contexte où les banques refusent d'intervenir.

Ainsi, les tontines revivent aujourd'hui dans un contexte où les banques refusent d'intervenir. Des groupes d'amis, voisins ou collègues peuvent se constituer afin de proposer, sur la base de la confiance, des aides à chacun des membres : les cotisations des membres et les remboursements permettent de financer les projets suivants. Ce système est possible car il y a de vraies relations sociales. Dans des contextes plus individualisés, ce sont les organismes de microcrédit qui prennent le relais.

C'est au milieu des années 1990 que les souscriptions par internet se développèrent, mais de manière encore sporadique. Il faut attendre le développement du web collaboratif pour que l'échange entre pair-à-pair et la contribution des utilisateurs soient facilités.

Le concept de crowdfunding n'est pas nouveau mais l'envolée technologique de ces dix dernières années le rend aujourd'hui potentiellement beaucoup plus efficace. Il ne s'agit donc pas d'une révolution du système de financement traditionnel mais plus prosaïquement d'une révolution potentielle dans la manière d'utiliser la technique du crowdfunding et ses différents systèmes de souscription.

Carl-Alexandre Robyn, Associé-fondateur du Cabinet Valoro - Auteur du guide pratique "Crowdfunding : la face obscure du rêve"