"Après beaucoup de réflexion et de délibérations, nous avons décidé de ne pas aller de l'avant avec nos plans de construire un nouveau siège" dans le quartier new-yorkais du Queens, a annoncé Amazon sur son blog d'entreprise.

"Un certain nombre de personnalités politiques locales ont dit clairement qu'elles s'opposaient à notre présence et ne travailleraient pas avec nous pour établir le genre de relations dont nous avons besoin pour concrétiser le projet", a justifié l'entreprise dirigée par Jeff Bezos, première fortune mondiale.

L'hostilité était montée ces dernières semaines: plusieurs élus locaux dénonçaient pèle-mêle les quelque 3 milliards d'avantages fiscaux promis à l'entreprise, une gentrification accélérée prévisible du quartier de Long Island City retenu par Amazon, ou encore la saturation du métro dans le quartier concerné.

Ils déploraient aussi le rejet des syndicats par Amazon et l'absence de concertation publique lors des négociations avec le maire et le gouverneur de New York sur le projet.

"Cupidité d'Amazon"

Témoin du rejet total du mastodonte de Seattle par certains élus new-yorkais, beaucoup ont immédiatement applaudi l'abandon du projet. Sans montrer l'ombre d'un regret sur la perte de 25.000 emplois pour la capitale financière américaine, qui avait été sélectionnée par Amazon parmi une vingtaine de villes à la situation économique souvent bien moins favorable.

"Tout est possible: aujourd'hui, un groupe de New-Yorkais déterminés et leurs voisins ont vaincu la cupidité d'Amazon, son exploitation des travailleurs et le pouvoir de l'homme le plus riche du monde", s'est félicitée dans un tweet Alexandria Ocasio-Cortez.

Cette élue du Queens, jeune star du Congrès américain, appartient à une nouvelle vague d'élus démocrates qui vilipendent régulièrement Wall Street et le grand capital.

Le maire de New York Bill de Blasio, qui avait oeuvré aux côtés du gouverneur démocrate de New York Andrew Cuomo pour attirer Amazon sur ses terres, a rejeté la responsabilité de cet échec sur l'entreprise.

"Nous avions offert à Amazon la possibilité d'être de bons voisins et de faire des affaires dans la plus formidable ville du monde", a-t-il affirmé dans un communiqué. "Amazon a rejeté cette possibilité. Nous avons les meilleurs talents du monde (...) Si Amazon ne reconnaît pas notre valeur, ses concurrents eux la verront".

Mais Andrew Cuomo, principal artisan du projet, semblait furieux.

Le projet aurait "apporté entre 25.000 et 40.000 emplois bien rémunérés à notre Etat, près de 30 milliards de dollars de revenus supplémentaires pour les transports en commun, le logement, les écoles", et il aurait "renforcé le statut de New York comme pôle émergent des hautes technologies", a-t-il souligné dans un communiqué.

"Mais un petit groupe d'élus a placé ses petits intérêts politiques au-dessus de ceux de la communauté", a-t-il déploré. Ils ont "causé des dommages considérables et devront être tenus pour responsables".

Divisions démocrates

Le gouverneur visait notamment les sénateurs de l'Etat de New York qui avaient désigné un élu très critique d'Amazon, Michael Gianaris, au sein d'un mini-comité ayant le pouvoir de bloquer le projet.

Mais M. Gianaris, qui s'en était pris surtout aux 3 milliards d'avantages fiscaux promis à Amazon, s'est montré fier d'avoir contribué au renoncement du géant du commerce en ligne.

"Nous devons vraiment revoir cette tendance que nous avons à subventionner les grandes entreprises", a-t-il déclaré. "Amazon est la plus grosse entreprise du pays, elle est dirigée par l'homme le plus riche du monde, elle n'avait pas besoin des 3 milliards".

Autre signe des divisions démocrates: Lloyd Blankfein, ancien PDG de Goldman Sachs et grand contributeur aux campagnes démocrates, a estimé que les élus opposés au projet, qui se disent "progressistes", étaient en réalité "anti-progrès et anti-démocratiques".

Reste à savoir si les New-Yorkais qui, dans les sondages jusqu'à encore récemment, s'étaient montrés majoritairement favorables au projet, en tiendront rigueur aux élus ayant chassé Amazon.

Jeudi, les réactions à Long Island City étaient contrastées, certains se disant "soulagés", d'autres déplorant la "courte vue" des opposants au projet.

Amazon, qui emploie 645.000 personnes dans le monde, a précisé ne pas chercher de site, "à ce stade", pour remplacer l'implantation new-yorkaise. Mais le groupe prévoit toujours de construire un nouveau siège de 25.000 personnes dans la banlieue de Washington, un projet qui avait été annoncé même temps que le projet new-yorkais, sans susciter de telles critiques.