Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, a fait fort en obtenant l'accord du juge anti-corruption Sergio Moro pour constituer un super ministère de la Justice.

Mais ce coup politique n'est en partie qu'un écran de fumée. La raison ? La prise médiatique ne doit pas faire oublier que l'élection brésilienne n'a pas été un modèle de neutralité pacifique.

Si les thèmes porteurs - insécurité et corruption - ont été au centre des débats, il n'est pas certain que ces débats légitimes n'aient pas été fortement faussés par les réseaux sociaux.

A moins d'avoir une mémoire de poisson rouge, il faut bien reconnaitre que ce n'est hélas pas un phénomène récent : l'élection présidentielle américaine de 2016 a également été polluée par le mauvais usage de Facebook & C°. Entre le scandale de Cambridge Analytica ou la probable implication des services secrets russes, l'élection de Donald Trump reste encore entachée d'un doute de manipulation.

La suite, nous la vivons en direct chaque jour par Tweets interposés. En revanche, à part qualifier Jair Bolsonaro de "Trump des tropiques", les médias ont peu évoqué la manière dont WhatsApp et Facebook ont été manipulés par les différents candidats au poste suprême.

La leçon de l'élection brésilienne a été résumée magistralement par Pedro Doria, un éminent journaliste brésilien dans deux articles publiés en portugais.

Aujourd'hui, même le dictateur le plus obtus ou le plus technophobe a compris qu'à l'époque d'internet et des réseaux sociaux, il n'est plus question de censure. C'est techniquement impossible.

Tous les hommes forts (mot poli pour ne pas employer le terme controversé de "dictateur") l'ont compris qu'ils soient en Russie, en Chine ou en Turquie.

Mais par quoi ces despotes (vous voyez, je reste poli) remplacent-ils la censure ? Ultra simple : ils sèment la confusion sur le web et allument sans cesse des contre feux pour que le peuple - les votants - passe d'un sujet à l'autre sans trop creuser les scandales ou les affaires qui éclatent ici ou là.

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WhatsApp et consorts ne sont pas seulement des moyens pour tuer le temps et partager nos moments de plaisir, mais ils peuvent aussi être les tueurs silencieux de nos démocraties

Et si les contre-feux ne suffisent pas ? Pas de souci, via des "amis" bien intentionnés sur Facebook et WhatsApp, on menace les dissidents directement.

Au Brésil, on poste les photos des membres de la famille du dissident. Mieux encore, on publie son adresse privée, avec photo de la façade si nécessaire.

Bref, c'est une manière plus subtile de couper la parole à l'opposition ou de rendre frileux le journaliste trop curieux : "Chéri, tu ne vas pas risquer la vie de notre famille pour 3.000 signes ?".

Et l'arme des réseaux sociaux est d'autant plus efficace qu'avec 120 millions d'abonnés à WhatsApp, le Brésil est le deuxième marché mondial pour une application appartenant à Mark Zuckerberg, le patron de... Facebook !

Pire encore, sur une population de 200 millions de Brésiliens, 127 millions ont un compte Facebook. Voilà pourquoi Pedro Doria a dénoncé tout ce dont je viens de vous parler dans le premier quotidien de son pays (Globo).

Mais en vain. Bien entendu, les dirigeants des réseaux sociaux jurent qu'ils avaient déjà compris la leçon avec Trump et indiquent qu'ils ont mis en place des garde-fous techniques.

Seul "hic", ceux-ci sont immédiatement détournés. La preuve ? Au Brésil, lorsque WhatsApp a implémenté des règles anti-Fake News, les "amis" bien intentionnés des candidats ont immédiatement détourné ces règles via des numéros de téléphones étrangers.

La conclusion de ce détournement démocratique ? Les réseaux sociaux sont tout sauf neutres. WhatsApp et consorts ne sont pas seulement des moyens pour tuer le temps et partager nos moments de plaisir, mais ils peuvent aussi être les tueurs silencieux de nos démocraties.

L'idée n'est pas de les interdire, mais d'attirer l'attention des politiques et des citoyens sur leur usage néfaste. Et si rien ne bouge, il ne faudra pas s'étonner (voir dernier sondage auprès des jeunes flamands), que se répande le sentiment "que la démocratie est un régime de beau temps mais pour rendre la plus politique plus efficace en période difficile, il faut des gouvernements à poigne".