L'essayiste français Idriss Aberkane raconte volontiers cette anecdote : un enfant joue dans un parc, il essaie d'escalader un banc et se fait mal en tombant. " Je t'avais prévenu ", dira la maman européenne. " C'est bien, tu as essayé ", dira plutôt la maman américaine. Cette anecdote illustre la différence de regard que nous portons sur l'échec, et qui est souvent pointée par les économistes.

En gros, si l'esprit d'entreprise est moins développé en Europe, ce serait notamment parce que nous avons trop peur de l'échec pour nous lancer ; parce qu'une faillite vous stigmatise et vous coupe des financements. Idriss Aberkane affirme, au contraire, que " l'échec est un diplôme " et que ce sont rarement les premiers de classe qui ont créé les plus belles entreprises.

Le patron d'Amazon, Jeff Bezos, partage cette vision. " L'échec a rarement un coût important, dit-il notamment dans son livre " Disrupteur ". Les coûts les plus importants qui affectent les entreprises sont beaucoup plus difficiles à identifier : ce sont les erreurs d'omission."

L'avis des patrons belges

Trends-Tendances a interrogé plusieurs patrons belges sur ce point et, tous, abondent dans le sens de Jeff Bezos. Il est essentiel pour la vitalité de l'entreprise, disent-ils, que les collaborateurs osent prendre des intiatives, et donc ne soient pas paralysés par la peur de l'échec. " On ne va jamais licencier quelqu'un qui fait une erreur, mais on peut licencier quelqu'un qui n'évolue pas, déclare Fabien Pinckaers, le fondateur et CEO d'Odoo, une société informatique wallonne en plein boom et qui engage en moyenne 1 personne par jour. La peur de l'échec est un frein à l'évolution des gens. Lorsque les collaborateurs n'ont plus peur qu'on leur reproche un échec, cela impacte positivement le travail au quotidien : tout le monde se sent libre d'essayer ou de décider. "

Ce droit à l'échec est même, selon Jean-Pierre Lutgen, le patron d'Ice-Watch, l'une des différences entre la vie économique et la vie politique. " Nous commettons plus d'erreurs que les politiques car nous avons beaucoup plus de liberté pour en faire, explique-t-il. Mais le monde entrepreneurial, lui, analyse ses erreurs, les admet et, ensuite, les corrige. Trois étapes nécessaires pour évoluer positivement. Le monde politique analyse rarement, n'admet presque jamais et ensuite corrige peu ou pas. C'est une différence majeure. Sachant en outre qu'une erreur répétée devient une faute... "

Si elle comprend le principe de ce droit à l'échec, Fabienne Bister, CEO de la moutarderie éponyme, tient toutefois à nuancer le propos : " Dire que l'échec a rarement un coût important, c'est quand même un fameux raccourci. J'ai vu des échecs retentissants qui ont laissé des sociétés sur la paille. " Et donc, elle y réfléchira à deux fois avant d'agir. Mais elle agira. " J'ai une personnalité qui me pousse à oser prudemment, résume-t-elle. Je n'ai pas peur de grand-chose, sauf lors des grands investissements. Quand nous avons construit une nouvelle usine, un coût de près de 1,5 million rien que dans le bâtiment alors que notre chiffre d'affaires belge est de 3 millions d'euros, je n'ai pas bien dormi pendant quelques jours. "

Les participants au débat :

  • Marie-Laure Moreau, Associée EY, qui a réalisé une pré-étude intitulée "Pourquoi avons-nous un problème de croissance en Wallonie ?"
  • Jacques Bughin, Director McKinsey Global Institute (MGI) & Director McKinsey & Company
  • Jérôme Gobbesso, CEO NewPharma
  • Jean-Luc Maurange, CEO Cockerill Maintenance & Ingénierie (CMI)
  • Fabien Pinckaers, CEO Odoo

Pendant cette émission spéciale, ce lundi 28 janvier 2018 de 19h10 à 20h, commentez et réagissez en direct sur Twitter avec le mot-clé #digital2019